EXPOSITION : "TISSEUSES DE MÉMOIRE"

Mis à jour : 14 mai 2019



Cette exposition est une invitation à réfléchir sur les modes non linéaires de la narration historique, à partir de voix restées silencieuses. Mettre au centre le tissage comme élément non-discursif, c’est faire appel au geste comme alternative pour l’écriture de récits mineurs ; c’est s’inscrire dans un art traditionnellement féminin pour penser différentes conceptions du temps qui rendent visibles les formes de résistance de la mémoire.


Carolina Ariza - Commissaire de l'exposition (extrait du texte)


Nous présenterons lors de cette exposition le travail de quatre artistes femmes colombiennes tisseuses de mémoire :


Leyla Cárdenas, Julia María López Mesa, Ana María Lozano Rivera et Camila Salame



Leyla Cardenas

(Bogotá, 1975)


En analysant minutieusement le paysage urbain et les cycles de la destruction et de la transformation effrénées des villes, Leyla Cardenas avait pour habitude de collecter des débris de bâtiments voués à la disparition à Bogotá. Dans cette dernière série d’impressions par sublimation, le transfert photographique apparaît comme la dernière rémanence du lieu; il constitue un moyen de sauver la mémoire de ces édifices dont l’artiste ne peut plus sauvegarder les épaves. Le document photographique devient ainsi une trace captant la fugacité des transformations urbaines, l’image d’une fantasmagorie qui se refuse elle-même à disparaître.

Le tissu sur lequel est sublimée l’image, métaphore du linceul, devient le lieu du transfert de la dernière exhumation, de la dernière empreinte. L’impression par sublimation utilise des encres qui deviennent volatiles sous l’effet de la chaleur, l’image s’estompe ainsi sur la matière du textile et incorpore la fibre comme par magie. Le textile collecte ainsi des instantanés et des temporalités qui s’accumulent comme des couches archéologiques, soulignant les implications sociopolitiques du contexte comme du lieu même.

Ressasser (2018), comme beaucoup des titres que donne Leyla Cardenas à ses œuvres, est un palindrome faisant allusion à ces cycles interminables de superpositions des couches architecturales, aux actions irréversibles et aux conséquences tragiques que laissent sur le paysage ces moments intenses de transformation des villes. Composées des micro-fossiles et révélant l’accumulation des lignes temporelles ainsi superposées, certaines pierres utilisées proviennent de carrières aux alentours de Bogotá ; ces exploitations démesurées produisent de telles cicatrices dans le paysage qu’elles deviennent le symbole même de la dérégulation entraînée par la croissance urbaine. Dans Tiré vers l’intérieur (2019), l’ancienne gare ferroviaire de la Sabana se retrouve enfoncée dans la carrière ; cette architecture, tombée en désuétude depuis la disparition des trains en Colombie, représente aujourd’hui le symbole des constants échecs architecturaux d’une ville comme Bogotá.

Carolina Ariza - commissaire de l’exposition (extrait de texte)



Julia María López Mesa

(Medellín, 1978)


Enfant, Julia María López Mesa baigne dans l’atelier de confection de sa mère à Medellín, ville dont l’économie est fondée sur l’industrie du textile et de la mode. Dans l’atelier de sa mère, elle voit défiler des centaines de personnes qui viennent y faire fabriquer leurs vêtements. Son enfance sera marquée par les histoires que les femmes racontent autour de leurs vêtements, elle remarquera l’intensité avec laquelle ces derniers marquent les événements et les transitions importantes de la vie des gens. Son travail s’ouvre à des projets urbains à dimension participative qui prennent en compte le contexte territorial et social dans lequel ils s’inscrivent, et où l’artiste tisse et retisse des liens avec les habitants.

Elle s’installe à Saint-Denis en 2014 dans l’atelier de création du 6B, où elle développe plusieurs projets autour de la mémoire véhiculée par les vêtements dans le contexte de cette ville. Elle va alors recueillir à travers ses différents projets au sein de la communauté, des vêtements porteurs de souvenirs qui réactivent la pratique de la transmission du legs et de la mémoire familiale. Confiés à l’artiste par les habitants de la ville, De la collection des dons et de récits (2018-2019) est une œuvre processuelle dans laquelle le vêtement devient la mémoire de ce territoire. Une partie de ces vêtements, donnés de façon anonyme, sont réutilisés pour fabriquer les murs de la maison In TISSU. Elle fut installée au Musée d’art et d’histoire à Saint-Denis dans le cadre de l’exposition Art et archéologies en octobre 2018 pour devenir une expérience et un refuge collectif des habitants de Saint-Denis. Une autre partie des vêtements donnés est soigneusement accompagnée des souvenirs précieux que les habitants confient à l’artiste, lui offrant ainsi une partie de leur histoire personnelle. La photographie et le texte deviennent la trace de cet échange, ils redonnent aux vêtements une nouvelle dimension esthétique et mémorielle en réinventant ces récits urbains que l’artiste réactive partout où elle expose ses projets collaboratifs.

Carolina Ariza - commissaire de l’exposition (extrait de texte)



Ana María Lozano Rivera

(Medellín, 1988)


Après de nombreux séjours auprès des Kogis, auxquels elle consacre des recherches depuis quelques années, Ana María Lozano Rivera vient de commencer un doctorat en anthropologie créative à l’EHESS, sous la direction de Klaus Hamberguer, qui porte sur les cartographies sensibles de ce peuple nomade vivant dans la Sierra Nevada de Santa Marta, au nord de la Colombie.

Ses œuvres s’inspirent des rituels du pagamento et de la manière dont les Kogis habitent un territoire vivant. Elles dérivent ainsi les unes des autres ; La carne es tierra fertil (La chair est terre fertile, 2016) et Doble piel (Double peau, 2017) évoquent l’idée de transmission d’un héritage ancestral chez les Kogis qui, comme chez beaucoup d’autres peuples amérindiens, se résume à une pierre sacrée se transmettant de génération en génération. Ainsi, la transmission des savoirs ne se limite pas au legs des aïeuls (parents ou grands parents) mais s’ouvre à une conception plus large, de dimension cosmique, reliée à un minuscule objet symbolique. Dans leur cosmogonie, la plante de potiron (de laquelle sont extraites les calebasses des poporos utilisées pour le mambeo, c’est-à-dire l’ingestion cérémoniale de la feuille de coca) est le principe originel du peuple ; elle représente une souche à partir de laquelle naît chaque individu. Cette plante sacrée évoque la façon dont les Kogis sont reliés les uns aux autres à travers ces entrelacements et s’enracinent dans la terre à travers les nœuds de la plante. Ainsi, chaque Kogi naît de la même plante. Les contenants en verre de Doble piel (Double peau) rappellent cette conception cosmogonique de la fertilité, le potimarron étant la métaphore de l’utérus du monde dans lequel se tissent les racines de la terre.

Carolina Ariza - commissaire de l’exposition (extrait de texte)


Camila Salame

(Bogotá, 1985)


Les œuvres de la série Maisons Perdues, Romances du Retour (2013-2017), constituent un hommage à la disparition des grands-parents de l’artiste lors de la tragédie qui a touché la ville d’Armero, suite à l’éruption du Nevado del Ruiz survenue en Colombie en 1985. Armero cristallise le sort des personnes déterritorialisés, apatrides et orphelines, qui nous renvoient aux milliers d’histoires du déplacement des populations en Colombie.

Le tissage, dans cette série, évoque une pratique rituelle dans laquelle la maison apparaît comme un espace affectif, un lieu de mémoire et de nostalgie, et délimite l’espace physique et psychologique le plus essentiel. La forme archétypale de la maison comme lieu de protection est renforcée par le type de matériaux utilisés, dans lesquels la présence de la nature est intrinsèque. Faites à partir de plantes (l’Immortelle, dont le nom espagnol est Siempreviva) ou de matières animales (la laine vierge qui s’extrait du mouton à la suite de l’arrachement à la mère ou la cire d’abeilles provenant de sa transformation au sein de la ruche), de papier ou de plantes, ces architectures vernaculaires représentent la possibilité d’un premier refuge pour notre corps. Architecture vernaculaire désigne une construction façonnée par l’homme en harmonie avec son environnement, celle-ci représente un enracinement dans un territoire géographique et affectif. Tel que le proposait Gaston Bachelard, la maison est alors l’espace physique représentant l’abri, le foyer, le refuge et l’heureuse demeure. De même qu’elle est une construction composée de murs, de portes et de fenêtres, la maison est constituée de gestes, de postures, de déplacements physiques et mentaux, et de toutes les manières de l’habiter. Elle est donc un espace empli par les souvenirs, un refuge de réminiscences.

Carolina Ariza - commissaire de l’exposition (extrait de texte)



Autour de la commissaire d’exposition

Carolina Ariza

(Bogotá, 1977)


Commissaire d’expositions et chercheuse, Docteure en Arts à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne pour sa thèse Une mémoire à l’œuvre : Résurgences artistiques de la petite histoire en Colombie. Cette recherche porte sur la façon dont les artistes se sont emparé de l’écriture de l’histoire en Colombie, ainsi que dans d’autres contextes politiquement instables, en réinventant des méthodologies de recherche propres à l’art. Elle est auteure de textes parus dans le catalogue de l’exposition America Latina Photographies 1960-2013 (Fondation Cartier, novembre 2013-avril 2014), ainsi que du texte «Geografías desechas: sobre el dislocamiento de los espacios y las cosas» (Géographies désuètes : sur la rupture des espaces et des choses) paru dans le catalogue de l’exposition Próximo Futuro (Fondation Gulbenkian, Lisbonne, juin 2014). Elle a été fondatrice et enseignante dans le programme de Master sur l’Amérique Latine à l’IESA Arts et Culture en 2016 où elle a été commissaire de l’exposition Murmures et visions : une déambulation en Amérique Latine; responsable de la section Amérique Latine dans les Solo Projects de la Foire SWAB à Barcelone en 2014 et 2015 ; ainsi que chargée de recherche pour l’Amérique Latine au Centre Pompidou au sein du projet Recherche et Mondialisation dirigé par la conservatrice Catherine Grenier en 2011.


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